Le Tailleur d’Henri IV lui rayant parlé d’affaires, celui-ci dit qu’on allât chercher le Chancelier pour lui prendra mesure d’un habit. C’étoit un propos insolent et d’un Aristocrate. Il faut que le Tailleur parle à sou tour à la Section ou à la 'Convention* ma» il ne faut fias qu’il fasse taire les autres. Et puisqu’on m’a ôté la parole * à moi mon écriioire I

A PARIS,

Chez Migneret, Imprimeur, rue Jacob, p. s. g. , N.° 4°*

Et chea tous les Marchands de Nouveautés,

1793.

MENEWM&&Y 'H UBRARY

LETTRE

D’ARTHUR DILLON;

A CAMILLE DESMOULINS.

Prison de la Mairie , 8 juillet;

J 'ignore, citoyen* Camille , ce que l’on, aura pu vous dire , et les bruits qui se sont répandus sur mon arrestation , qui est 1 ouvrage du Comité de salut public de la Convention j’ai des ennemis personnels* Je crois avoir trop bien apprécié votre cœur, pour n’être pas certain que vous aurez fait des démarchés. Comme depuis huit jours je suis au secret, j’imagine qu’on aura coloré cette persécution , vis-à-vis de ceux qui s’intéressent à moi, du prétexte du bien public , de celui de la nécessité du secret dans une affaire si importante. Eh bien î Camille , je renonce à votre amitié, à celle de tous ceux qui m’aiment, à l’estime des patriotes , si on peut prouver que j’aie le moindre petit tort. Le seul fait

A

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qui puisse me regarder, est qu’une espèce de fou, que je connois à peine, que je n’ai pas yu trois fois en. ma vie , m a entretenu un matin de projets aussi bâtes qu’extravagans. Je lui imposai silence , et ne le revis plus. Interrogé si je le connois- sois , j’ai dit avec la franchise et la loyauté que vous avez toujours vue en moi , tout ce que j’en savois. Tout ce que je possède au monde de papiers, a été livre à 1 exa- meD des administrateurs. Si, quelque volu- mineux qu’ils soient , on y a trouve une seule ligne suspecte , je consens au traite- ment le plus rude. Au contraire, on a y voir dans différens mémoires et pro- jets, un homme qui n’a fait usage de ses connoissances militaires que pour le bien de sa patrie. On m’exhorte à prendre pa- tience. Les administrateurs , dont je n’ai qu’à me louer, par ce que je leur vois allier avec la sévérité de leur devoir , les procédés les plus honnêtes, paroissent con- vaincus qu’il n’y a rien à me reprocher , et m’ont laissé entrevoir que tout dépendoit du Comité de salut public. On m’a assuré que le Maire sollicitoit inutilement de ce v Comité de s’occuper de moi. J’ai repré-

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sente qu’en demandant à voir des patriotes connus , tels que vous , Drouet et Chabot, la chose publique n’en pourroit souffrir, supposé même que je fusse coupable ; que vous aviez autant et peut-être plus de titres à la confiance nationale , que les membres de ce Comité, On m’a refusé. J’ai sollicité d’être confronté à mes accusateurs, s’il y en a, on m’a refusé ; d’être jugé par la Poliee , par le Tribunal Révolutionnaire, on m’a refusé. C’est à votre justice à vous dicter les démarches que vous devez faire. Mon seul désir est que les patriotes de la Convention puissent connoître mon affaire j si j’ai le plus léger tort, je consens qu’ils m’abandonnent.

DE CAMILLE DESMOULINS,

A ARTHUR D IL LO N.

À. r i N de faire monter ma réponse par les airs et à travers les barreaux jusque dans votre chambre , j’ai recours à un moyen infaillible ; c’est de faire crier dans les rues : Grande trahison découverte et correspon- dance de Camille Desmoulins avec le Gé- néral Dillon . Vous demanderez cette feuille qui sans doute ne vous sera pas refusée par notre excellent Maire Paclie ; elle vous ins- truira de ce qui vient de se passer à votre sujet dans deux de nos séances , et offrira un nouveau point de vue de la Convention ; ou plutôt , lorsque les journaux ne rendent que ce qui se passe sur le théâtre , elle vous montrera , ce qui est bien plus important , ce qui se passe dans les coulisses et le jeu des machines.

dans mon Histoire des je ne m’inclinois pas d’ad-

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nilration et de reconnoissancè devant l’an- cien Comité de salut public. Il me vient une idée qui m’est suggérée par l’absurdité de l’accusation intentée contre vous. La vé- ritable origine de la rigueur du Comité à votre égard , seroit-elle dans une note fort longue , qui étoit imprimée à la suite de l’histoire des Brissotins , que Robespierre m’a fait retrancher , mais qui aura trans- piré , et qui indiquoit que vous me faisiez des démonstrations de l’impéritie du Co- mité? Quelqu’un vous auroit-il joué le tour de vous faire dénoncer pour envoyer le démonstrateur au secret ? Ce qui est cer- tain , c’est que la mauvaise humeur de Bréard contre moi , date de la publication de ce fragment historique , et de l’irrévé- rence avec laquelle je parlois , sur-tout dans cette note , du Comité dont il étoit membre. Car , comme j’entrois dans la salle , chargé d’exemplaires que je distribuois â mes col- lègues, Bréard m’apostropha en ces termes :

« Ce sont des misérables comme vous et IMarat qui avec leurs écrits incendiaires per- dent la patrie. » C’est ainsi qu’il parloit mon dernier écrit qui a été comme le ma- *■ infeste de la sainte insurrection du 3i mai,

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èi Un moyen saint public efficace * que tons les Bréard du monde n’auroieni pu fournir. Heureusement la honhommie qui fait la partie dominante de mon caractère, jp exclut point une certaine sagacité qui me découvrit d’abord d’où venoit une si grande Colère de Bréard ; et mettant le doigt dans la plaie de son amour-propre : « Vous Voilà bien furieux, lui répondis-je , de ce que, dans mon histoire dri coté droit, je me moque un peu de votre Comité ! Parce que les Brissotins vous ont fait Président de la Convention à peu près comme Cromwel àvoit fait orateur i’imbécille Corroyeùr Barebone , pour rendre le Parlement ridi- cule , vous vous croyez un personnage , et vous ne me pardonnez pas d’avoir nommé à la tête des meilleurs Citoyens de la Con- vention , Robert Lindet , Robespierre , Danton , et d’avoir omis le nom du Pré- sident Bréard dans les prières publiques de la nation pour les hommes qui lui sont le plus précieux» ! Goudron que voilà auroit plus droit quevous de trouver l’omission injuste, et je me la reproche à son égard ; mais vous. Président Bréard * comparez, je vous prie, ce que nous avons fait l’un, et l’autre pouf*

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la cause de la liberté , et vous verrez que votre fauteuil présidçntal ne peut être pour moi que comme le banc des Marguilliers pour les paroissiens philosophes ( s’il y a eles philosophes dans la paroisse) qui peuvent s’empêcher de rire des mouvemens que s’est donné M. le Marguillier , pour avoir une place à part dans l’assemblée, et se montrer avec un gros bouquet dans l’œuvre. »

« Quoi , M. Bréard , parce que la philoso» pli le , la méditation et la modestie se ran- gent devant la loquacité pour vous laisser aller à la tribune enfiler des paroles , vous vous courroucez contre l’écrivain qui ne vous a point mis sur le piédestal ! fâcheuse condition de l’historien qui a le malheur de sc faire lire , et que l’amour propre irrité poursuit jusqu’à la seconde génération , témoin M. de Thou que Richelieu fit dé- capiter , parce q^ son oncle avoit mal parlé du père d u Cardinal. Cependant, je le dis à un certain nombre de mes confrères , comment ne voient-ils pas que leur gloire , comme les 3oo statues de Pisistrate , tient trop de place? comment dans une Assemblée natio- nale , il y a toujours au-moins cinquante

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orateurs qui se regardent comme desEschine et des Démosthène , des Hypéride et des Dirnade , assiègent la tribune et se dispu- tent les pages du Moniteur ; comment ne voit-on pas que dans la prochaine Assem- blée nationale il s’élèvera cinquante autres grands orateurs qui voudront aussi des sta- tues , et enfleront le Moniteur de leurs longs discours $ et qu’enfin le Moniteur sera si volumineux , qu’il n’y aura personne non- seulement assez patient pour lire tant de belles harangues, mais même assez riche pour acheter cette collection de tant d’ora- teurs 5 ce qui devroit rendre Bréard un peu moins vain , et lui faire attacher moins d’importance à sa réputation littéraire ? C’est ainsi que je parlois à mes voisins , pendant que de son côté Bréard déclamoit contre moi. » Des médiateurs assoupirent cette querelle qui en resta pour le mo- ment 5 mais j’ai cru devoir d’abord rappeler l’anecdote , et peut-être que vous parler de l’amour propre ulcéré de Breafd , ce n’est point parler d’une chose étrangère à votre grande conspiration , comme on va voir.

Quelques jours après vint la bienheureuse et si nécessaire insurrection du 3i mai. Le

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patriote Bréard en parla le 2 juin au soir, comme de l’abomination de la désolation dans le lieu saint ; et voyant enfin con- sommer l’arrestation de ses chers Brissotins qui lui avoient donné leurs voix pour être President, il n’y put tenir, et donna 20 juin sa démission de membre du Comité $ ce qui fut une calamité pour la République.

Les événemens depuis n’avoient pas été propres a me donner de la vénération pour le Comité. Quel est le bon citoyen qui n’ait pas gémi sur les dépenses énormes d’hommes et d’argent occasionnées par les bévues des membres influans? Par exemple, com- ment Barrère dont je prise le talent , et qui devoit connoitre mieux qu’un autre la situation de nos frontières des Pyrénées , avoit-il pu nous emuarquer dans line guerre avec l’Espagne , lorsque la clef du Midi , Bellegarde , étoit dans un état si déplorable ? Qui 11’a pas été indigné que la Nation Fran- çaise , sous aucun Ministre , n’eût jamais éprouvé de revers aussi humilians que dans les trois mois qu’a régné le Comité? D’ail- leurs , nous venions de recevoir dans le moment la nouvelle de l’échec de Westerman à Chatillon $ il n’est donc pas étrange que

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j’aie saisi l’occasion de son renouvellement pour en faire, avec ménagement, dans le sein de la Convention , des plaintes qui écla- toient bien plus fortement an denors.

J’ai dit : Quand tous les Comités avoient été composés par les meneurs Brissottins , ç’a été une bonne mesure , il y a trois mois , de nommer celui de salut public et par de dépouiller les autres indirecte- ment de leurs plus importantes fonctions. Maintenant qu’on les a réorganisés , je de- mande que celui de salut public restitue aux autres leurs fonctions. Je disois cela parce qu’étant du nouveau Comité de la guerre, j’avois été étrangement surpris, dans un moment nous avons onze armées , de voir que notre Comité chora- mât et n'eût à faire rien, ou que des riens ; et comme on m’avoit observé que dans celui de salut public il y avoit une Section, dite de la guerre, qui faisoit toute notre besogne , ayant été adjoint par mon Comité , avec un autre de . ses membres , à cette section , pour travailler avec elle,- et m’y étant transporté quatre jours de suite à cet effet avec mon collègue , j’avois été bien plus étrangement surpris

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de voir que cette section de la guerre., sur qui pesoit le principal poids du gouverne- ment et la surveillance et direction de onze armées , étoit composée de trois membres , l’un qui étoit absent, l’autre qui s’étoit démis , et le troisième qui étoit malade.

Je ne racontai pas cette anecdocte, pour ne pas jeter trop de défaveur sur le Comité | cependant, comme il iinportoit de donner une leçon aux candidats en licenciant les anciens membres , je reprochai à ceux-ci les airs d’importance et de Chambre haute qu’ils prenoient vis-à-vis de leurs confrères, et le secret gravement ridicule dont ils nous caclioierit les échecs qui étoient connus de toute l’Europe avant de l’être des membres de la Convention , secret qui n’empêchoit pas de voir que le trimestre de l’adminis- tration du Comité de salut public avoit été signalé par les plus grands revers ^ et je fis le détail de la levée du camp de Famars , tel que je vous l'avois entendu faire, obser- vant qu’un tel désastre , et sur nos 91 pièces de canons la perte de 9 0 ,, il y a trois semaines dans la Vendée , suppo- soient une complication de bévues ou de trahisons.

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Jusques-là , cômrae vous voyez , il n’étoit pas question de vous; mais au lieu de répondre à ces faits , on trouva plus court de vous faire intervenir. Ma sortie excita une violente agitation à la Montagne ; Bentabole seul osoit m’encourager par ses applau- dissemens , et il n’y eût pas jusqu’à Bazire , à qui le reproche convenoit moins qu’à personne , qui m’accusa de communiquer avec des Aristocrates , et qui se leva pour dire que cette invective sentoit l’aristocra~ tie. Il ne tenoit qu’à moi de le faire citer, lui Bazire , au moins devant les Cordeliers , en racontant une anecdote que je venois d’apprendre.

Mais l’action de Bréard appelant Thuriot pour le remplacer au fauteuil qu’il occu- poit par intérim , et se précipitant à la tribune en annonçant qu’il m’alloit démas- quer, avoit attiré toute mon attention. Son action n’auroit pas été plus véhémente, quand notre Bréard seroit venu de son Canada tout exprès pour faire cette grande dénon- ciation.—Citoyens , s’écria-t-il , il faut que vous connoissiez Camille Desmoulins. A ce début toutes les oreilles se dressent. » Depuis six semaines on ne le voit presque

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plus à la Convention et il passe le temps avec les Aristocrates : par exemple, vous con- noissez le général Dillon , est-ce un Aris- tocrate celui-là ? . . v » murmure universel d’assentiment de la tribune à droite qui- répoiidit a Bréard par un chorus appro- bateur. Eh bien , Citoyens î Camille Desmoulins dme avec Dillon ! . . murmure plus fort et presqu’universel des tribunes.— Miséricorde ! sembloit-on s’écrier de toutes parts ^ qui l’auroit jamais cru? . Oui, Citoyens , continue Bréard , il dîne tous les jours avec Dillon , et sa haine contre le Go-' mité vient de ce qu’on n’a point donné à Dillon le commandement de l’armée du Nord que Desmoulins a bien osé demander en me disant qu’il répondoit du salut de la République et de la victoire Dillon commanderoit ; à quoi j’ai répondu que je méprisois également Dillon et lui Camille qui dmoit avec les Aristocrates, et il n’a point nié qu’il ne les fréquentât, mais il ma répondu qu’il les espionnoit. «

Comme les mots changent les choses ! j avois dit à la vérité à Bréard que la République s’étoit bien trouvée de mon commerce avec les Aristocrates , et que si

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j’étois allé quelquefois dans le camp enne- mi , ce n’étoit point comme transfuge , mais comme observateur : on pense bien que je n’avois pas dit cela à Bréard l’oreille , comme il Pas sur oit , pour qu rendît à la Convention ; mais c’est peut- être une coutume du Canada de révéler ainsi au public ce qu’on prétend avoir appris confidentiellement.-

J’eus la parole à mon tour , et je in’en acquittai fort mal en raison de la matière. Le Moniteur a rendu fidèlement mon dis- cours , dont la naïveté ne laissa pas de causer un cuisant chagrin aux agresseurs , et de mettre les rieurs de mon côté. La lecture de votre plan de campagne au Co- mité de salut public, en présence des Mi- nistres et des Généraux , est un trait qui ne sera point perdu pour la bonne comédie , et que je recommande à notre Pocquelin Fabre d’Eglantine. Mais , si j’avois eu plus de présence d’esprit, quel beau champ s’of- froit à moi pour couvrir de confusion mes dénonciateurs î

Après avoir observé comme j’ai fait , qne mes absences de la Convention ne pouvoient m’être reprochées depuis six semaines , parce

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que j’avois été un mois malade, et avoir fait rougir Bréard de m’accuser d’aristo- cratie , lui , homme nouveau Jacobin cathé- cumène , nommé Président par le côté droit, et qui dans un beau désespoir aristocratique delà révolution du 3i mai, avoit donné sa démission de membre du Comité de salut public } venant à vous , j’aurois dit :

« Puisque Dillon est le seul Aristocrate no- minativement avec qui on m’accuse d’avoir diné. Citoyens ’s je suis bien excusable de n avoir pas vu en lui un traître et un contre- révolutionnaire. «

Son Compte rendu, et qui lui a fait tant d’honneur , de la campagne de 1792, m avoit inspiré l’envie de le voir , mais avec circonspection et comme un Royaliste de notoriété. Cependant dans ce Compte rendu, je voyois sa conférence avec le général Kaikreuth , en présence du général Caîbaud, conférence dont Popiiius ne se seroit pas mieux tire , ou Dillon déployoit la majesté du peuple français , et je me disois : Voilà un singulier Royaliste qui parle si digne- ment le langage des Républicains. î # Je v°y°is encore qu’avec une foible divi- sion de 6000 hommes , Dillon avoit mis la

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France à couvert des incursions de l’armée combinée des Despotes, et cela sans coup jerir , par l’admirable position de la côte de Biesme , ce qui l’auroit fait choisir pour son lieutenant- général par ce Scipion et ce Marc-Àurèle , qui ayoient sans cesse à la jboucbe cette maxime : Qu’il vaut mieux con- server un citoyen que tuer mille ennemis . Ce n’est pas ainsi qu’on a défendu depuis le territoire de la République. En vérité , me disois-je , ce Dillon est un singulier traître, qui ayant eu pendant six semaines les clefs de la France , Fa tenue si hermétiquement fermée aux ennemis. Cependant n’allons pas nous prévenir pour lui, car peut- on être Patriote quand on s’appelle Arthur Dillon , et Républicain quand on est Pair d’Irlande et d’une famille si jacobite? et continuant ce monologue : Pourtant Robes- pierre ne peut pas me faire un crime d’aller chez un Général chez qui seroient allé Marc- Aurèle et Scipion l’Africain : allons , j y retournerai dîner , quoi que puisse dire l’austère Billaud- Varennes.

J’y retournais et j’y trouvais le Républi- cain Drouet , le maître de poste* de Varen- H es qui nous disait : J’ai connu Dillon en

Champagne $

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Champagne $ il a sauvé la République , c’est la loyauté même. J’y trouvois le P. Hilarion, François Chabot, qui me disoit : Maudit tâtonneur qui ne crois pas encore au patrio- tisme de Dillon, est-ce que j’irois dîner chez un Aristocrate? C’est l’homme qu'il nous faut pour Général que ce Dillon , et laisse-moi faire. Cependant, objectois - je , il y a le camp de Pont sur-Sambre : comment le disculper de sa conduite ? Le camp de Pont- sur-Sambre, interrompoit Delmas î j’y étois Commissaire , et je puis attester que la con- duite de Dillon y fut irréprochable. Delmas alors s échauffant , parloit avec admiration des connoissances militaires du Général ; et sur sa probité, écoutez, continuoit-il , que je vous raconte un trait : cc A l’ouverture de la campagne de 1792 , Dillon avoit eu % comme tous les Généraux , 5oo mille francs en écus pour dépenses secrettes. Quand en ma qualité de Commissaire de la Conven- tion à son armée , je lui eus notifié le décret qui le destituoit, je pensai tomber de mon haut en le voyant me mener à sa cassette et la vider pour me remettre 453 mille livres qui lui restoienten numéraire. Les 47 autres mille livres avoient été employées en espions*

B

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Loin de penser à lui parler de cet argent , j’ignorois même qu’il l’eut reçu. » Verita- bleuie ut c’étoit une restitution inome et un beau trait , même clans un Aristocrate , et qui faisoit d’autant plus d’honneur au Gé- néral , que son Traiteur étoit obligé de lui donner en ce moment a crédit le dîner qu il partageoit avec nous : en sorte que les Mon- tagnards qui étaient , Bazire , Fabre d’Eglantine, Alquler , Merlin de Thionville et mon ami Jay de la Gironde , qui est à la Montagne le caillou dont je m’approche quand je veux tirer des étincelles desprit, et entièrement l’inverse de Breai d , n y ayant d’autres reproches à lui faire que son goût pour l’obscurité et pour le silence de Pythagore ; tous ne pouvoîent refuser leur estime à Dillon et contenir leurs bravo. Mais lorsqu’ensuite Merlin de Douay , qui , sans nous condamner d’être allé dîner chez Dillon , ( parce qu’enlin il faut bien que quelques Députés puissent connoître à qui la République confie le commandement des armées) n’avoit pas voulu s’y trouver, comme étant le rapporteur de l’affaire; quand en- suite Merlin de Douay venoit me dire : G est moi qui ai dénoncé la conduite de Dillon

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au camp de Pont-sur-Sambre , mais j’ai reconnu qu’il avoit été induit, par l’éloigne- ment du lieu et l’ignorance des faits , dans une erreur qu’il s’est empressé de réparer p et je lui rendrai dans mon rapport un témoignage bien différent. Pouvais -je * après ces différons témoignages , regarder Dillon comme un Aristocrate , et ne pas gémir au contraire sur l’ingratitude de la République ?

Mon opinion étoit donc déjà prononcée sur lui il y a cinq mois; cependant, lors du rapport, ayant vu tous les Brissotins appuyer le projet de décret de Carra en sa faveur , et s’opposer à l’ajournement de- mandé , l’opinion favorable que j’avois conçue de ses principes, ne tint pas contre une présomption si forte , et le suffrage .general du côté droit me lit suspendre mon jugement , et dans le doute me lever pour l’ajournement , et contre Dillon. Après cette épreuve, M. Bréard, voyez si mon patrio- tisme est en danger à la table de Dillon et sous les tentes des Aristocrates !

D’ailleurs , quand on a l’honneur de se trouver- Représentant du- peuple et de jeter les fondemens de la République au milieu

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des armées de tonte l’Europe liguée pour les renverser, il iie suffit pas d’être Patriote > il est bon encore d’avoir quelque politique et de savoir profiter des maximes de Tacite et de Machiavel , et des leçons de l’histoire.

Depuis qu’un officier inconnu, Dumou- rier, a vaincu malgré lui à Gemmappe et a pris possession de toute la Belgique et de Breda , comme un maréchal - des - logis avec de la craie , on diroit que l’ivresse des premiers succès des armes de la Réprn- blique nous a donné la même folie que l’ivresse des suctès de son règne à Louis XIV , qui prenoit ses Généraux dans son antichambre ^ et on est allé jusqu’à dire que nous avions trois millions de Géné- raux. Cependant il est certain que la guerre est un art , comme dans tous les autres , on ne se perfectionne qu’à la longue. Qu’on parcoure l’histoire toute entière , et on verra qu’il ne s’est encore trouvé que deux généraux , Luculius et Spinola qu’un génie extraordinaire aient dispensés de cette règle; et quoique tous les jours des officiers dont on n’a jamais entendu parler prennent har- diment le commandement d’armées de 5o

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mille hommes , Turenne qui étoit un si grand capitaine , ne concevoit pas comment un Général ponvoifc se charger de conduire plus de 35 mille hommes. En êffet, c’est avec une armée toujours inférieure qu’il repoussoit des ennemis innombrables et qu’il alloit jusqu’aux portes de Vienne, Si l’habileté est nécessaire dans le médecin qui a entre ses mains la vie d’un seul homme , et si son art est le premier, par 1 importance de son objet, combien l’art militaire doit etre au-dessus , et combien il est absurde de compter pour rien l’impéritie dans un General, qui par un ordre sage ou inconsidéré, dispose delà vie de dix mille hommes ? Je ne partage donc point l’opinion d un grand nombre de nos meilleurs Jaco- bins , qui pensent que , sans avoir jamais Commande , les plus vieux Sergens étoient excellens pour en faire des Généraux , et que pour mériter la confiance de la Con- vention , à la tête des armées, il suffïsoit de n etre pas lin ci-devant, noble ou officier. J’ai ci u au contraire que Dillon pouvoit être em- ployé dans une de nos onze armées, pourvu que ce qui manquolt à la confiance dans son pati iotisme , on le suppléât , en lui

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donnant dés Commissaires , non pas tels que les quatre que l’on a envoyés àDûmourier,

r cette mission le rebelle mais

qui dévoient ne point accepte: si délicate > ou se précipiter sur au milieu des épées de ses satellites , en le faisant surveiller par des Montagnards éclairés , dévoués à la cause de la Répu- blique et qui sachent périr glorieusement en poignardant un traître, Voilà comme j’ai pu proposer à Bréard et au Comité d’em- ployer Dillon; mais il est faux que j’aie demandé pour lui le commandement de Farinée du Nord nommément. Quand je l’aurois fait, je ne vois pas quel seroit mon crime d’avoir parlé comme Dampierre, qui disoit quelques jours avant sa mort , avec une modestie rare : J ai accepte le com- mandement. général au moment delà trahison de Dumourier , parce qu’il falloit rallier B armée autour d’un officier qui eût sa con- fiance q mais je reconnois que c’est un fardeau au-dessus de mes forces , et l’hmnine qu’il faut, appeler au commande- ment , sur cette frontière,, et qui peut. la sauver, c’est Dillon.. De 'même;, dans sa position difficile dans le Jri onsbruck , j ai vu Custines écrire lettres sur lettres a

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Beurnonville , pour qu’il lui envoyât Dillon , comme le seul qui pouyoit le seconder et défendre les passages du Rhin. D’après ces suffrages, j’ai bien pu proposer Dillon à Bréard , non sans lui donner des surveillans plus Patriotes et plus clairvoyans que Bréard. Et lorsque je voyois le Comité de salut public mettre ou laisser à la tête des armées tant de nobles ou incapables comme un Després-Crassier uiiDoraison, un Servan? un Labourdonnâye , ou Royalistes comme un Delbec , un Grimoard 'T quand je l’ai vu envoyer dans la. Vendée , avec Biron et Menou , ce Bertliier le bras droit de La- fayette , tous Généraux qui n’avoient pas alors, par de longs services et par les six semaines de la cote de Biesrae ,, étouffé des soupçon-s bienplusforts qui s’élevoient contre eux, n’ai- je pas du me demander par quelle fatalité, dans notre déficit de Généraux , de tous les. Militaires Français , celui qui s’est fait le plus d’honneur et qui a eu le plus de succès dans la guerre d’Amé- rique , le plus digne, par son ancienneté et son expérience , d’avoir un commande- ment , à qui Dumourier a été principale- ment redevable de sa. gloire et des succès

de la dernière campagne , dont le Compte rendu, la conférence avec Kalkreuth , et sur-tout l’admirable plan de défense géné* raie qu’il venoit de présenter , montroient à la fois les vastes connoissances dans le métier de la guerre # un militaire consommé et un Patriote ; n’ai-je pas dû. me demander comment il se faisoit qu’un tel homme se trouvât seul excepté de l’amnistie que le Comité de salut public accordoit à tant de Généraux constitutionnels , ou pris dans la caste nobiliaire, et qu’on n’employât pas celui dont l’habileté pouvoit le plus excuser les membres du Comité d’avoir fermé les yeux sur sa tache originelle ?

Je ne pense pas d’ailleuis comme ceux qui croient très-inconstitutionnellement que cette tache originelle doit être seule un titre d’exclusion de tous les emplois de la République. Dumourier et Buzot n’étoient point nobles, ( quoiqu’on lise dans l’En- cyclopédie qu’il se célébroit tous les ans à Evreux une fête qu’on appeloit la fête des Cornards , et que la famille des Buzot avoit le privilège immémorial qu’un de ses membres faisoit le Roi des Cor- nards ) 3 et lorsque parmi les ci-devant

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Plébéiens , et au sein même de la Conven- tion nous avons vu tant Royalistes , de traîtres et de scélérats y comment n’y auroit-il pas eu parmi les ci-devant Patri- ciens quelques âmes loyales et républi- caines , telles que Dampierre et Trenck, Dillon et Beauharnais ? Par la seule raison que l’intérêt est le grand mobile de toutes les actions de presque tous les hommes , et qu un interet moindre cède à un inté- rêt plus fort 3 il est évident que la Répu- blique eût pu , sans leur supposer des vertus républicaines , tirer d’importans ser- vices d’un plus grand nombre de ci-devant; si elle avoit pratiqué la maxime de Machia- vel, que le Souverain ne sauroit combler les Généraux et les Ministres fidèles de trop d’ honneurs et de biens y afin qu’ils ne puissent esperer de la défection une meillew'e fortune : ou si seulement elle avoit voulu avoir la prudence de la lice y et pour être ingrate , attendre que ses petits fussent devenus forts.

Je ne voudrois pas même que cette distinction entre un Royaliste et un Répu- blicain , un Feuillant et un Jacobin , à moins que ce caractère n’ait été fortement

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prononcé en eux depuis le commencement de la révolution , fût trop décisive par le temps qui court , tout le monde se dit Républicain depuis que le parti de la Ré- publique a pris le dessus. Ces distinctions s’effacent insensiblement dès qu’un parti a triomphé , tous se rangeant du côté du gouvernement et du plus fort , à l’exemple de Dieu lui -même qui se range du côté des gros bataillons. Le temps n’est pas loin ou on ne devra pas souffrir qu’on distingue en France le parti Républicain , à l’exemple de ce que pratiquoit autrefois le Roi de France , qui > dit Machiavel , ne souffre pas qu’on dise le parti du Roi , de peur qu’on ne croie qu’il y ait en France un autre parti qui n’ est pas celui du Roi . Mais il est une autre maxime de Machiavel , que déjà la Convention se seroit bien trouvée d’avoir pratiquée , et qui s’ap- plique parfaitement à mon sujet» Fe nou- veau Souverain j dit- il ? a trouve souvent jp lu s de fidélité dans les hommes qui au commencement de son règne lui avaient été suspects f, que dans ceux a qui il se fi oit le plus , et qui lui ont été dJ autant plus fidèles , qu’ils voulaient effacer par leurs

services la mauvaise opinion qu’on avoit con« eue d’eux ; témoin le Marins Celsus dont parle Tacite ami aussi incorruptible d’ O thon qu’il l’avoit été de Galba . C’est ainsi que Custine n’auroit peut-être pas poussé jus- qu’à Mayence du temps de la République , s’il n’avoit pas eu envie d’effacer le sou- venir qu’il avoit refusé du temps de Louis XYI d’entrer dans le Porentrui. C’est ainsi que par la raison qu’on reprochoit à Dillon d’avoir défendu la constitution de 1 789, vingt- quatre heures après le 10 août , et d’avoir tenu le dernier son serment à la Monarchie , j’àurois jugé qu’il étoit dans son caractère , depuis qu’il avoit prêté un autre serment, de tenir également ce ser- ment à la République. Un rire universel s’est élevé dans la Convention , quand j’ai dit que Dillon n’étoit ni Royaliste , ni Républicain , ni Feuillant , ni Jacobin , ni Aristocrate , ni Démocrate ; qu’il n’étoit que soldat. Cependant ce n’étoit point en faire un homme à part et une exception 5 c’était au contraire le mettre dans la règle générale et le ranger dans l’espèce humaine. Tels sont les hommes qui presque tous ne sont ni du coté droit, ni du côté gauche,

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maïs du côté de leur goût , de leur intérêt , de leur ambition. Voilà pourquoi je n’ai jamais douté que Dillon ne parlât de très- bonne foi, quand vingt fois il nous a dit, que ce qui pouvoit arriver de plus heureuse en ce siècle a un Général , étoit de com- mander une des armées de la République , dans un moment oh elle étoit attaquée par toutes les Puissances de P Europe; langage d’un militaire épris de son métier , et qui seul m’auroit fait bien augurer de lui y cette ambition de gloire ( dont Marat aussi étoit dévoré ) n’étant donnée qu’aux grandes âmes , et étant presque toujours le cachet dont la nature les a empreintes.

J avoue que tels sont mes principes. Si on les avoit suivis, la patrie n’auroit pas a pleurer tant de citoyens morts en com- battant pour elle. Au lieu que l’impéritie nous aura fait autant de mal que la trahi- son. A la vérité les circonstances étoient difficiles , et la disette grande de talens y la plupart des hommes qui passoient pour en avoir , les ayant tournés contre nous. Mais il n’en est pas moins déplorable qu’il ait été indifférent au succès de nos armes , que nous ayons un Général , perfide comme

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Du mou rier , ou incapable comme Lamarche; qu’il ait été indifférent à Brissot de nous donner un Ministre traître comme Clavière, ou incapable comme Monge , et que Pitt ait eu ces deux chances contre nous , l’igno- ranee ou la trahison.

Si c’est une vérité que lorsque le parti Républicain est devenu le plus fort , tout le monde se range du parti du gouvernement , la plupart des hommes n’ayant guère d’au- tre religion politique que leur intérêt; vérité incontestable sur laquelle sont fondées les maximes que je citois tout à l’heure du plus grand politique qui ait jamais existé; il semble que tout le monde aujourd'hui se disant Républicain et Patriote , et ceux qui l’ont été le moins , affectant de le paroître le plus , la meilleure règle qui reste pour distinguer le Patricte , est la mesure des services rendus à la patrie.

Or , si d’après cette règle on avoit à juger quel est le vrai Patriote, ou l’Aristocrate avec qui c’est un crime de dîner :

D’un côté , entre Dillon qui a si bien servi dans la guerre d’Amérique, qui a sauvé la République à la côte de Biesme ; qui se fais oit fort , il y a trois mois ,

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de nettoyer la Vendée en quinze jours; qui a présenté au Comité le plus beau pian de campagne $ qui nous prévenoit long- temps avant, que Dumourier nous joueroit quelque mauvais tour , que Beurnonville nous trahiroit également , qu’il ne s’entou- roit que des plus mauvais sujets de l’armée ; qui nous montroit sur la carte les endroits l’ennemi passeroit le Rhin , et nous serions battus, et comment le camp de JFamars et les hauteurs d’Anzin seroient prises $ qui , il y a cinq mois , avoit donné un conseil excellent pour que la France ne pût manquer de bled , et que le pain y fût par-tout à un prix modique , conseil dont je me rappelle avec regret l’inutilité , quand je passe devant la porte assiégée des Bou- langers 5 qui , il y a cinq mois , avoit donné un moyen sûr de s’emparer de la Dominique et de prendre dans l’Amérique des îles aux Anglais , au moment on leur déclaroit ici la guerre , au lieu que ce sont les Anglais qui nous prennent aujourd’hui Ta- bago , et s’emparent de nos Colonies.

De l’autre côté , entre quelques membres de l’ancien Comité de salut public dont je n’accuse pas les intentions , mais qui corn-

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posoient si mal les Etats-majors 5 qui don- noient àWimpfen, malgré que Merlin eût prouvé il y a six mois qu’il n’avoit pas tenu à lui de trahir à Thionville , le comman- dement des côtes de Cherbourg , et se trou- voient moralement responsables de si gran- des pertes au Nord et à la Vendée , dues au mauvais choix de leurs Généraux";

Entre quelques membres qui , de dépit de la sainte insurrection du 3i mai , vow- loient donner , comme Bréard , Cambon et Barrère , leur démission le a juin, et n’en ont été retenus que par les supplications de quelques Patriotes; qui doutoient encore à ce moment de la conspiration des Brissotins , et n ont jamais vu d’étincelle que lorsque la Vendée et le Calvados, la Normandie, le Poitou et la Bretagne étoient en feu ; qui depuis , envoyoient encore aux armées des Commissaires pris dans le côté droit , comme Beffroi de l’Aisne à Custines ; qui se recru- toient dans le côté droit ; qui comme Bréard avoient la bêtise de voir la perte de la Ré- publique dans mon histoire des Brissotins ; qui avoient la sottise plus grande de laisser les 3a s’enfuir de Paris, et lâchoient ces enragés dans les départemens , pour y

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ranimer leurs partisans , souffler la guerre civile, tourner contre la République le plus ardent républicanisme , abuser de la vertu même pour Farmer d’un couteau contre lés plus vertueux citoyens, et hommes vils et lâches, charger le courage d’une jeune fille de leur vengeance ; qui lorsque je leur pro- posois au Comité de salut public, pour arrêter les progrès de l’erreur et détruire les menson- ges des 3s , de faire tirer de plus quelques milliers d’exemplaires de la circulaire des I acobins , dont la planche éfoit faite et payée par la société , ce qui ne coûteroit pas au Comité 3oo francs , ne daignoient pas seu- lement m’entendre. Ce trait montre si bien la tiédeur avec laquelle ils poussoient cette guerre , au point que ce fut Pache qui ayant vu cette circulaire , en fit tirer les trois mille exemplaires dont la lecture a altéré les Brissotins par-tout elle les a ren- contrés , comme il résulte d’une multitude de témoignages des Sociétés affiliées , qui arrivent tous les jours à ce sujet à la Société- mère, et qui disent des choses surprenantes de l’effet de cette demi* feuille de papier ;

Entre quelques membres qui avoient à se reprocher, ies uns, comme Barrère , de

nous

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.nous avoir fait déclarer la guerre àl’Espagtie lorsque sur cette frontière une très - grande partie oes îrabitans etoit disposée favora- blement pour les Espagnols qu’ils regar- dent comme des libérateurs 3 les autres, comme Cambon, d’avoir, par une motion imprudente , sonné il y a six mois contre la République le tocsin de toutes les paroisses , quand il effraya les Pasteurs de la menace du renversement de toutes les marmittes constitutionelles. Est-on si fier quand 011 a fait de pareilles fautes , et dans une B-épubüque il faut toujours un parti de l’opposition, suis - je si coupable de m’être plaint de l’ignorance de nos médecins politiques ? Je ne fais point de reproches à Cambon sur son système de finances. 11 ne m’appartient pas de prononcer entre lui et ses adver- saires. Ce qui est certain , c’est que le mal empire tous les jours au milieu des consultations contraires. Ce qui prouve la supériorité de notre Constitution républi- caine , c’est que la machine résiste à une épreuve qu’elle ne soutint pas du temps de la Régence. Du temps du système de Law , lorsque le capital en numéraire exigea cinq capitaux en papier pour être représenté ,

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tontes les boutiques se fermèrent et îe eom-s merce fut desséché en un moment par crainte. La confiance se soutient encore aujourd’hui qu’on assure que l’assignat est k la livre sterling comme i est à 6. L’in- quiétude doit m’être permise quand je pense que Cambon est le Barême de la Convention, et que j’entends des gens qui passent pour connoisseurs faire cette assertion étrange; que pour rétablir nos finances , dl suffiroit à l’Assemblée nationale de prendre tous les projets de Cambon l’un après l’autre , et de décréter précisément tout le contraire. D’abord un malade rit en lisant le livre du Médecin Denys , divisé en 100 chapitres, dont les 5o premiers démontroient le con- traire de ce qui étoit également bien démontré dans les 5 o derniers ; cependant venant à tâter son mal, il est tenté d’invoquer la loi Aquilia qui imputoit l’ignorance au Médecin ; car pourquoi vous êtes -vous fait Médecin du Comité de salut public , si vous n’en savez pas plus que nous? J’ai récapi- tulé quelques griefs pour justifier mes plaintes. Je reviens à ma proposition in- contestable, qu’aujourd’hui pour juger le vrai Patriote , la meilleure règle est la

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mesure des services rendus à la Patrie. Ôr f sur ces faits, que j’ai présentés de part et d’autre , si l’Aréopage avoit à prononcer d’après cette maxime , quel est le Patriote ou l’Aristrocrate , d’Arthur Dillon , ou des membres du Comité dont j’ai parié ? il y a apparence que Dillon se trouveroit être le Patriote , et que c’est avec Bréard et les membres du Comité qu’il me seroit interdit de dîner comme avec des Aristocrates, (i )

(1) Il ne faut pas qu’a mon tour l’amour-propre piqué me rende injuste. Je dois dire que l’ancien Co- mité de salut public nous a rendu un service immense y en présentant à la France son plan de Constitution. Le salut de la patrie est dans l’acceptation de cette Constitution , acceptation qui ne peut point manquer d’être unanime , et d’étouffer les Brissotins dans les embrasse mens de 24 millions d’hommes. Cette Constitu- tion est d’ailleurs un chef-d’œuvre. Pourtant entendons- nous : le chef-d’œuvre existoit épars dans les différons plans qui avoient été présentés. L’ancien Comité con- tre - révolutionnaire , dit Comité de Constitution , entraîné par le torrent de la raison universelle , et à peine d’infamie , n’avoit pu s’empêcher de nous donner lui-même un très-bon plan. Le venin y était dans une seule source qui couloit à la vérité sur tout ce plan , l’iufectoit dans son entier , et eût fait redemander au

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Je reviens à vous, Citoyen Dillon : quel dommage que je n’aie pu faire cette réponse victorieuse à Bréard , et que de semblables raisons , quoique très-simples et coulant de

peuple la Royauté avant six mois. Ce piège consistoit à flagorner le Souverain , à faire par lui toutes les élections directement , et à l’arracher à ses travaux en l’accablant du fardeau du gouvernement. La contre- révolution étoit donc immanquable, mais le piège étoit grossier , et il étoit impossible que la Montagne y donnât. Honneur au membre de l’ancien Comité de salut public qui a imaginé de faire nommer par le peuple immédiatement ses représeûtans , et médiate- ment tout le reste des fonctionnaires publies par les corps électoraux ! Celui-là a eu une idée très-heu- reuse, et qui ôtoit tout le venin du plan de Condorcet. Tout le reste du travail du Comité sur la Constitution , ft’est que l’analyse des différens projets, analyse qu’un bon écolier de rhétorique eût pu aussi bien faire. Le travail n’en demeure pas moins un chef-d’œuvre II est sur-tout une obligation immense qu’on doit aux rédacteurs. Mais le chef-d’œuvre appartient aux lu- mières du siècle , et de la nation , et l’obligation est due principalement à la Montagne qui a pressé les rédacteurs de faire promptement leur analyse , et à décrété en dix jours ce que les 44 niille Munici- palités sanctionnèront en un moment, tant la raison a d’empire î

I

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ma plume d’un seul jet , n’aient jamais pu être par moi improvisées et couler de même de mes lèvres ! Je n’ai pas dit la vingtième partie de cela en votre faveur , mais le peu qui m’est échappé a suffi pour piquer au vif le Comité, car il me semble voir Cam- bon sortir de la salle et aller à la queue du rapport général qu’il rédigeoit , coudre la page qui vous concerne et le récit de votre grande conjuration , pour l’apporter le lendemain à l’Assemblée , et détruire l’effet du témoignage que je vous avois rendu la veille.

En effet, Cambon vint le lendemain et il termina le rapport par cette dénonciation qui n’en est pas moins ridicule pour être signée , dans laquelle le Comité s’étoit laissé conter que vous conspiriez avec un Organiste et deux Prêtres réfractaires , trois personnages également obscurs dont vous n’avez jamais entendu parler, pour cou- ronner Louis rXVII sous 1 5 jours. Je vis bien que ce n’étoit pas tant à vous qu’à moi que le rapporteur en vouloit , et j’admirai l’habile Oculiste qui avoit levé si bien la cataracte du Comité de salut public , que les membres voyoient maintenant

c a

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dans un orgue le noyau de conspiration cpi ils n ay oient pas vu pendant six mois dans le côté droit et dans la Vendée.

On m’avoit rapporté : « Qu un nommé Ernest dit Lépinoy , pauvre diable et moitié fou, reconnu tel par la police, étoit venu chez vous vous offrir amicalement l’épée de connétable de Louis X VII , pour vous ven- ger ainsi de l’ingratitude de la République , et avoit terminé par vous emprunter de l’argent sur les appointemens de cette grande charge 5. que vous vous étiez contenté de le mettre a la porte et de refuser de l’argent a ce fou, qui vous prenant pour S an ch o ^ vous offroit le gouvernement de l’île de Baraîaria ^ qu’il étoit allé de même chez Henry Castellane à qui il avoit fait les mêmes offres d’honneurs et la même demande d’ar- gent -, qu’ayant été également mis à la porte et n’ayant point reçu d’argent , il s’étoit peut-etre rabattu sur le Comité de salut public, a qui il avoit dénoncé qu’il vous étoit aile faire une ouverture de contre-révolution sans que vous Payiez dénoncé , en quoi vous avez eu grand tort. Je me mets à votre place : vous avez vu un homme , qui au milieu de sa folie3 sentoitles injustices qu’on vous a faites

et vous montroit de l’amitié a sa maniéré , et son projet étoit trop bete pour mériter la guillotine à votre avis. Vous avez lait conscience de le dénoncer , de peui que mon cher cousin Fouquier T in ville ne prît la chose au sérieux , et ne fût oblige par la loi de l’envoyer rejoindre la servante. Vous vous êtes contenté de lui défendre de mettre les pieds chez vous et de continuer a faire votre malle pour partir sous trois jours , pour l’Amérique, sur le vaisseau ou vous aviez déjà paye votre passage, avec un passe-port en règle. Vous avez dit comme Curiace : S’il faut , pour être Patriote par- fait, faire guillotiner ce pauvre hère an lieu de laisser à la misère le soin de faire justice de ses extravagances ,/e rends grâces aux Dieux de d être pas Romain . Mais vous n’en avez pas moins eu un tort véniel , et le Comité a fait son devoir en s’assurant de votre personne. Aussi je n’ai jamais songé à me plaindre de votre arrestation , mais seulement de votre détention si longue au secret. Je voulois demander qu’on vous jugeât, et couronner le rapport de Cambon en provoquant contre vous le décret d’accu- sation et votre translation au tribunal ré-

C 4

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volutionnaire pour vous tirer du secret et tous mettre en présence du peuple et des juges , libre, de confondre la calomnie et sur le chemin de vos Pénates ou de la guillotine.

Malheureusement dans le bouillonnement de. mes idées, mon premier mot fut l’idée qui me frappoit davantage , le ridicule de l’accusation. Je commençai par m’écrier que c’etoit un conte â dormir debout. On sut^ bien profiter de cet exorde maladroit et de la défaveur du nom d’Arthur Dillon. De ce moment il fut impossible de me foire em_ncue. Inutilement j’étois accouru à la tribune , et m’appuyant contre l’oreille gauc ... au Pi ésident, je lui criois mon projet de decret. Sans doute Thuriot est sourd de cette oreille, ou bien il faudroit avouer qu’il avoit pris admirablement la balle au ond pour venger le Comité de ma sortie de la veille. J’avois beau m’égosiller et lui crier . Citoyen President ! je ne viens point défendre Dillon. Citoyen Président ! que je dise un seul mot , le décret d’accusa- tion Plus je lui criois que je demandois le decret d’accusation , plus fort il sonnoit, et se servoit en même-temps de la supé-

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riorité de ses poumons pour étouffer la foiblesse de ma voix , et accompagnoit le tout de gestes paternels qui disoient aux tribunes et à Tassernblée que je voulois absolument défendre Dillon , et que lui soignant ma popularité , ne youloit abso- lument pas qu’un des enfans de la Mon- tagne ternît sa vie en se chargeant d’une si mauvaise cause. Il falloit être en colère comme je l’étois pour ne pas rire moi-même du comique de la situation et de cet à parte dans lequel je criois au President pour demander que vous fussiez traduit au tribunal , et le Président rendoit a rassemblée que je prenois votre défense, et que lui prenoit soin de mon honneur en sonnant de toutes ses forces. Dans la Convention , les uns , mes amis, jugeant par la gaucherie de mon exorde et par les gestes de Thuriot , que j’allois me faire votre patron , et les autres qui entroient dans la pensée du Président et bien aises de me brissotter mon peu de popularité ( i ) , tous à

( i ) Croiroit-on que j’ai vu des personnes arrivant ne l’armée , s’arrêter en me rencontrant pour me té- moigner leur surprise de me voir dans la rue. Quoi 9

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Penvi secondoient la sonnette par nn sabbat à la fois malévole et officieux. Jugez si j’ai

m’ont - elles dit , vous voilà ! on nous avoit assuré à vingt lieues cPici que vous étiez arrêté avec Dillon comme conspirateur, «s- Et qui avoit pu vous dire cela? Des Couriers soi-disant envoyés de la Con- vention. La rancune est excusable après de semblables malices de la part de quelques-uns de mes Confrères. Mes chers Collègues , un peu moins de rivalités ! Vous avez fait à tous les Rois un procès auquel ils ne pourront jamais répondre , et qui a été suivi lVxécution dans la personne de Louis XVI. Vous avez donné à tous les peuples , dans la Constitution , la plus belle leçon , et qui ne sera point perdue pour eux. Nos noms sont impérissables, et votre part de Te nommée est assez belle.

Il est aisé , mais il est beau pourtant

D’être modeste alors que l’on est grand.

Souffrez que je vous répète ce que le bon saint Jean écrivoit sans cesse à ses confrères de son île de Patmos : Serrez-vous les uns contre les autres , point de querelles d’amour propre ; que les Prédicateurs parlent à la tribune , que les Consul tans fassent valoir leurs lumières dans les Comités. Mais , au nom du ciel , aimez -Vous les uns les autres : Filioli , diligite invicem > et supportez vos défauts. Ce n’est qu’ainsi que les opinions religieuses et politiques s’établissent. On va me dire que je n’ai guère profité de ce conseil

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pu me faire entendre , lorsqu’il n’y avoit que quelques voix qui perçassent comme celle de Legendre qui crioit : « Si Camille Desmoulins veut être le conseil de Dillon , qu’il aille le défendre au tribunal et non à la Convention ». Et celle de Billaud - Varennes qui crioit : « Il ne faut pas laisser Dumoulin se déshonorer. » Aussi pourquoi avez vous dit en présence demaintsDéputés, que lorsque Billaud étoit Commissaire du pouvoir - exécutif au mois de septembre dans votre armée , il avoit eu un jour mie belle peur , qu’il vous avoit requis de tourner le dos , et qu’il vous avoit toujours regardé depuis de travers et comme un traître pour lui avoir fait voir l’ennemi. Jugez si ce bilieux Patriote vous pardonne d’avoir dit cette plaisanterie qu’il ne me pardonnera pas d’avoir répétée ; mais pour mon compte je rn’en moque et ma réponse est prête :

Pourquoi m’attaquoit-il ? Tout aggresseur à tort.

Je revins donc à ma place avec le témoi- gnage de ma conscience, mais non pas

pour ma part dans cet écrit caustique 5 mais j’observe que je fais une guerre défensive , et

JDieu qui proscrit l’attaque 9 a permis la défense*

f

avec celui de mes collègues. Quoi ! me disois -je, en descendant de la tribune : il y avoit 44 mille offices dans l’ancien régime, qui sont supprimés, est-ce donc qu’il 'n’y en a pas pour tout le monde ? Et d ou peut venir à quelqu’un de mes confrères cette joie d’escamotter une réputation à un Patriote, comme si c’étoit une succession ? Mais non , ce n’étoit point cette raison et c’étoit le patriotisme déliant qui , du fond des cœurs Jacobins avoit eleye contre moi une prévention pres- que generale , a laquelle il n’y avoit que ceux qui me connoissoient à fond qui eus- sent pu résister. Tous me regardoient de cet œil inquiet et irrité dont l’histoire dit que les Chevaliers Romains regardoient au sortir du Sénat, César suspecté d’avoir trempé dans la conjuration de Catilina. Au fond, je ne haïssois pas cette défiance de la crete de la Montagne. Je veux qu’on se defie de tout le monde et de moi-même. Mais encore faut -il avoir le sens commun et des oreilles , et ne pas juger comme Claude , sans avoir entendu et sur le bruit

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Lier , passe 5 mais aujourd’hui la récidive .est trop forte. Oui, disoit un autre : tu deviens suspect. Je croyois être chez les Abdéritains après la Tragédie d’Andromède et entendre tous ces fous s’écrier en gé- missant sur la fragilité des vertus humaines : O amour 7 tyran des Dieux et des hommes J Votre table ne paroissant pas aux bons esprits une cause suffisante de ma défection , on cherchoit à la Montagne contre quel écueil avoit pu se briser le patriotisme d’un Journaliste si long- temps incorruptible. Enfin, par la conversation d’un Député grave et d’un âge mur, qui vint se placer auprès de moi à la séance du soir , je compris la dernière idée à laquelle s’étoient arrêtés ceux qui prenoient part à cette affaire —■* : Ét vous aussi me dit-il en s’asséyant à mon côté et avec l’air de la plus profonde douleur , vous voilà perverti î Quel si grand intérêt prenez-vous donc à Dillon ? j

De cette église êtes-vous sacristain ? -—L’intérêt que je prends , comme l’un des fondateurs de la République , à ce qu’on ne la déshonore point par l’ingratitude 5 comme citoyen, à ce qu’on ne commette

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point mie injustice envers un citoyen. est le crime de Dillon de n’avoir pas dénonce un fou , qui tient lui faire part d’un projet qui n’a ni queue ni tête ? Laubardernont , 1’ame damnée de Richelieu, fit décapiter de Tliou , parce qu’il n’avoit pas dénoncé Cinqmars. L’Europe et la postérité ont été révoltées de ce jugement ; mais Laubarde- mont, tout infâme qu'il étoit , n’auroit pas eu l’impudeur de condamner M. de Thou, si c’eut ete comme ici une conjuration en l’air. Il y avoit un traité signé avec l’Espa- gne que de Thou avoit lu dans la main de Eontrailles 5 au lieu qu’ici il n’y a point de corps de conspiration , mais seulement un projet d’écervelé. Et si Dillon , je sup- pose , eut dénoncé Lepinoy , celui -ci lui eût répondu ; Vous êtes un calomniateur, sont vos preuves? il est faux que je vous aie rien dit de semblable. *— Mais con- naissez - vous bien Dillon ? Il faut que je le commisse pour m’être fait de si rudes affaires à son corps défendant.

« Votre femme le connoît mieux que vous. Bon î que voulez -vous dire? Je crains de vous affliger. N’ayez peur. t Votre femme voit-elle souvent Dillon ?

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- Je ne crois pas qu’elle l’ait tu quatre fois en sa vie. Un inari ne sait jamais cela 5 (et comme je ne paroissois pas ému) puisque vous prenez la chose en philosophe , sachez que Dillon vous trahit aussi bien, que la République. Vous n’êtes pas un joli garçon. Tant s’en faut. Votre femme est charmante , Dillon est encore verd i temps que vous passez à la Convention est bien favorable , et les femmes sont si volages , - du moins quelques-unes.-— J’en suis fâché pour yous , car je vous aimois pour vos Révolutions qui faisoient les délices de ma femme à la campagne. Mais , mon cher Collègue , d’où êtes- vous si bien instruit ? - CVst le bruit public , et 5 oo personnes me l’ont dit ce matin. Ah î vous me rassurez ; déjà comme les filles de Prœtus >

In laevi quaerebam cornua fronte.

On me croit donc du royaume de Buzot , ce qui est bien pis que d’en être , au té- moignage de £a Fontaine. Mais que votre amitié pour moi se rassure : je vois bien que yous ne connoissez pas ma femme , et si Dillon trahit la République comme il me trahit , je réponds de son innocence.

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Une autre comédie m’attendent à l’issue de la séance. L’Assemblée étoit sortie , il ne restoit plus que les derniers bancs des tribunes , quand Legendre me rencontrant , et haussant la voix pour y retenir des spectateurs , eut avec moi cètte scène dont je ne retranche que ses juremens et sa fureur. Et d’abord avec le ton de l'indigna* tion , et comme s’il eût eu encore les bras retroussés : ce Va donc dîner avec des Aristo- crates î puis se reprochant ce tutoiement , reste de l’ancienne familiarité , et qui n’étoit pas assez dans le rôle qu’il se donnoit devant le public , d’un Magister irrité qui tance son écolier. Je vous ai défendu hier, mais je vous abandonne aujourd’hui. Vois donc, mon cher Legendre ! que les tribunes ont défilé 5 qu’il n’y reste plus personne pour entendre la rude leçon que tu me donnes , reconnoître ta supériorité sur tes Collègues et voir que tu les mènes comme des bœufs. Parce que vous savez le latin, vous me répondez maintenant* C’est dans la Convention qu’il fhu droit parler ; mais vous n’y ouvrez la bouche une fois dans six semaines que pour nous dire des imperti- nences et nous appeler des ignorans.

Qu’est-ce

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Qu'ést-ce que vous faites ici, F.,., pares- seux ? Mais , mon cher Legendre , tout le monde n’a pas tes poumons. - Si vous n’avez point de poumons, il falloit le dire au peuple , qui auroit donné vos 18 francs à un homme qui en eut, Sans doute , Legendre , il faut des parleurs dans une assemblée et après l’achèvement de la Constitution, nous avons été trop heureux de trouver dans la présidence de Thuriot le prodige d’un robinet si intarissable de pa- roles pour répondre aux complimens des 48 Sections \ mais en serions-nous s’il y avoit dans Rassemblée 700 robinets sem- blables? et s’il n’y avoit pas des Députés consultans , tels que Bounier y Jaj , etc. etc. qui laissent couler l’eau tiède , le moyen de s’entendre ? et par ce tems-ci de supporter à la fois le poids de la chaleur et le poids de tes discours ? C’est un grand point que d’avoir la voix f orte , mais tu sais bien que parmi les animaux celui à qui la nature a donné la voix la plus retentissante , ne seroit pas le plus propre à faire des loix. - Au moins il falloit écrire , nous vous avons fait f. ... r8 francs par jour pour payer l’Imprimeur mais depuis vous avez quitté l’écritoire et

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vous n'avez fait que vous étendre ici sur un banc. « Eli ! comment veux -tu que je fasse un journal ? et quel écrivain peut être assez abandonné et des hommes et des fem- mes pour passer son temps à transmettre tous les jours a la postérité les harangues de Legendre? Quand j'aurois quitté mon écri- toire , comme tu le dis , toi , n’as-tu pas quitté ta boutique? mais je retourne assez souvent à ma plume , témoins mes dis- cours dans le procès du tyran $ je vais encore donner au public notre dialogue , puisque tu veux que j’imprime , et je n'ai point quitté ma rue des Boucheries, mais, toi , te voilà dans la rue de Beaune et tu ne retourneras plus à Poissy.

Je sens que j'affoiblis le dialogue , et que dépouiller la partition de Legendre de ses juremens et de ses gestes colériques , c’est ôter le nerf de son discours de cette après- dînée ; mais nous ne sommes pas encore assez Républicains pour que la presse souffre certaines expressions. Un présage heureux cependant que nos mœurs changeront, et la preuve qu'elles ont déjà pris un carac- tère républicain , c’est que la conversation supporte froidement ces explications, et

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que nous nous acheminions tranquillement en nous disant ces douceurs comme les deux consuls Cicéron et Antoine s’eri di- soient au sortir du Sénat. Jusqu’à ce que notre langue se soit faite à cette effronterie Romaine , je ne puis rendre fidèlement que la partie du ridicule dans le discours de Legendre. Piqué jusqu’au vif et se relevant sur ses pieds : en seriez- vous sans moi ? à quoi sert - il que le peuple ait nommé tous ces gens d’esprit de la S . . . députation de Paris ? il n’y a que moi, moi seul et un peu Billaud- Yarennes qui prenions la parole ( 1 ) $ c’est

( 1 ) Je n’exagère point. De toute la députation de Paris , Legendre ne faisoit ce jour-là grâce à personne, pas même à Collot d’Herbois , Danton et Robespierre» Au fond , c’est un excellent Patriote , qui ne manqua même pas de bonhommie , et qui n’a que le petit défaut de se croire après-dîner le plus grand per- sonnage de la République. C’est une maladie dont je le traite ici , et dont je veux le guérir par ce dia- logue. Il paroît par la lettre de Charlotte Corday , que du premier abord elle avoit deviné cette maladie de notre homme. J’étois présent chez ce pauvre Marat , lorsque Legendre lui demanda : «t N’est-ce pas vom qui êtes venue chez moi ce matin 3 et qui vous êtes dit religieuse ? sûrement vous vouliez me tuer. » Ni

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toi qui portons le poids des imaginant en ce moment que

la gravite de sa situation , ni le trouble du meurtre qu’elle venoit de commettre ne lui déroba dans cette question , le côté comique que Molière n’eût pas mieux observé. Elle saisit finement au fond de l’inter- rogat l’etonnement de l’amour propre de Legendre , de ce qu’une femme qui venoit tuer le premier homme de la Montagne, ne lui eût pas donné la priorité 5 et dans sa lettre à Barbaroux, en parlant de cette ques- tion de Legendre , elle se moque de ses prétentions au martyre.

Après Legendre , le membre de la Convention qui a la plus grande idée de lui-même , c’est Saini- Just. On voit dans sa démarche et son maintien , qu’il regarde sa tête comme la pierre angulaire de la République , et qu’il la porte sur ses épaules avec fespect et comme un saint-sacrement. Mais Ce qui est assommant pour la vanité de celui-ci , c’est qu’il avoit publié il y a quelques années un poëme épique en 24 chants , intitulé Argent, Or , Rivarol et Champ- cenets, au microscope de qui il n’y a pas un seul vers,

pas un hémistiche en France qui ait échappé , et qui n’ait fait coucher son auteur sur l’Almanac des grands hommes, avoient eu beau aller à la découverte, eux qui avoient trouvé sous les herbes jusqu’au plus petit ciron en littérature , n’avsient point vu le poëme épique en 24 chants de Saint-Just. Après une telle mésaventure , comment peut«?on se montrer ?

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la tribune le regardait encore, quoique nous fussions déjà sur le Pont-royal et s’é ven- tant avec son mouclioir) je n’en puis plus ! quelles mesures avez -vous jamais données vous autres ? je vous dénoncerai tous pour votre paresse, et toi le premier dès demain, aux Jacobins, aux Cordeliers, à la Société fraternelle, au corps Électoral. Vrai- ment tu as pris de belles mesures dans ta commission à Lyon , dont tu n’as pas eu au moins le bon esprit de te faire rappeler en voyant que tu étois trop bête pour y préve- nir la guerre civile et la contre-révolution. Je te rends justice , je t’ai vu quelquefois de beaux mouvemens d’une éloquence brute ; j’ai cru entendre le paysan du Danube , mais ce n’est pas quand tu faisois à des femmes de Lyon , en leur montrant tes culottes , cette harangue qu’on ne peut écrire : « Mesdames I nous ne sommes pas comme ces muscadins, nous autres Cor- deliers ; vous voyez que nous avons des C. . . . et vous serez contentes de nos me- sures , » si j’en crois le Député qui me racon- toit cette anecdocte. N’y a-t-il pas de quoi mourir de rire de t’entendre parler des grandes mesures de salut public que

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ta dénués à la Convention ? II y a hnit mois que nous autres observateurs taciturnes, du haut de la Montagne , nous vous avons montré tendoient les Brissotins , nous nous sommes tués de vous dire qu’ils vou- laient ou le fédéralisme ou le retour de la Royauté par le démembrement de la Ré- publique, on n’en a tenu compte. Mainte- nant que le mal est fait et lorsque les nouvelles en arrivent , vous vous levez quatre ou cinq pour demander le décret d’accusation contre tel , le décret que telle ville soit déclarée en état de rébellion , le décret que tel chef de rebelles est hors de la loi : on crie bravo > et vous appelez cela des mesures , et vous voilà à vous rengorger et à passer devant nous le nez haut , parce que nous vous avons laissé la priorité et la gloire difficile de deviner et de dire qu’il faut couper la jambe quand la gangrène s’y est mise $ les mesures qui vous feroient honneur , auroient été da l’empêcher de s’y mettre : mais n’as-tu pas honte , Legendre ! avec tes mesures , de te regarder comme Y Atlas de la Conven- tion? et n’est -ce pas ce qu’il pourroit y

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avoir de plus désespérant si tu étois te pilote de la République ?

"Nous étions arrivés à la porte de Legen- dre. Je lui souhaitai le bon soir et à sa femme qui l’accompagnoit , et repassant dans mon esprit tout ce que depuis deux jours j’avois essuyé de mauvais propos que je supprime parce qu’il n’est pas besoin de mettre tant de Patriotes en scène , je rentrai chez moi en reconnoissant le sens pro*» fond du mot de Démade à Phocion , un jour qu’il étoit passé chez lui à l’heure du dîner et qu’il l’avoit trouvé mangeant le bouilli et une côtelette : Eh quoi ! Phocion ?

c’est pour faire de semblables dîners que vous suez sang et eau à la tribune , que vous prenez tant de souci de la défaite de notre flotte, et que vous livrez votre vie aux caprices et à l’ingratitude des Athéniens? Ce Démade étoit un Epicurien qui ne cou cevoit pas le plaisir que Phocion trouvoit -9 comme Marat et moi, à dire des vérités dures au Comité de salut public d’Athènes et aux neuf Archontes.

Heureusement le temps est venu les vérités que le patriotisme aura à adresser à l’Assemblée nationale , seront moins dures

et n'auront pas besoin, pour être dites , du dévouement héroïque d’un écrivain coura- geux et d’un si grand caractère que Marat. L’insurrection du 3i mai a extirpé de l’Assemblée des Représentans le dernier des côtés droits , et , grâces au ciel , la patrie est sauvée , puisqu’il ne reste plus à ia censure que des ridicules à dénoncer dans la Convention. J’ai différé jusqu’ici de peindre ces ridicules , pour ne pas nuire à- la chose publique , mais nous sommes maintenant? assez forts pour qu’elle ne souffre point de cette libre peinture des travers d’esprit de quelques membres de la Montagne. Il ne faut pas que l’ignorance remplace la trahison et puisse élever au même degré la somme des maux de la France. Ces ridicules que j’ai relevés dans quelques Patriotes et qui coûtent fort cher à la République, ne m’empêchent pas de recon- ïioîfcre leur civisme et les services plus ou moins grands qu’ils ont rendus dans la révolution. Le tableau que je viens de faire ne contredit point celui que j’ai fait de la Montagne à la lin de l’histoire des Bris- sotins $ mais il n’y a point de grand homme pour son valet de chambre , et la chose

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publique profitera de la représaille dont je viens d’user contre ceux qui ont parlé à la tribune de mes dîners et m’ont voulu repré» senter dans le deshabillé.

Citoyen Dilion ! vous voyez que je me suis fait anathème inutilement pour vous défendre. Il ne me reste plus qu’à vous exhorter , comme l’Administrateur qui vous, a interrogé, à prendre patience et à réflé- chir que la chambre vous êtes à la Mairie n’est pas aussi insupportable pour la chaleur que les plombs de la République de Venise. Peut-être ma plume ouest toute ina force vous servira-t-elle mieux dans l’opi- nion que ma voix dans la Convention. J’aurai fait du moins , en demandant contre un accusé le décret d’accusation , pour le mettre sur le chemin de la justice et le retirer du secret et des mains de l’arbitraire, mon devoir de Député , et mon de voit; de citoyen, en rendant témoignage à vos con- ïioissances militaires et à votre patriotisme pratique et non pas seulement spéculatif. Après quoi , si Condé et Valenciennes tom- bent au pouvoir des ennemis , ma cons- cience ne me reprochera rien 5 et malgré le. préjuge, j’aurai parié de vous en homme

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libre. Je sms sûr que le général Diltoa n’a jamais pensé à se retirer chez les Vols- qiies , pour se venger de l’ingratitude de sa patrie; je me fais gloire, dussé je être le seul , de m’être opposé à l’injustice de Borne pour les services de Coriolan , et vous prouvez faire imprimer ma Lettre qui ne peut que nons honorer tous deux.

Signé CAMILLE DESMOULINS,

Député de Paris à ia Ccmveutioa.

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Juillet, l’an second de la République.